UN MONDE DUR ...ET POURTANT...
Avec ses doigts boudinés de graisse , qui faisaient éclater sa chemise, ses cheveux luisants d'huiles parfumées, il était franchement répugnant mon premier client de la journée , racontera Hasari Pal . Et tellement arrogant par-dessus le marché ! Mais j'étais trop aux abois pour m'offrir la joie de refuser de le charger. C'était un marwari (marchand originaire du Marwar au Rahastgan, réputé pour sa dureté en affaires)
il avait sûrement l'habitude de rouler en taxi . Il était pressé " Plus vite !" criait-il sans arrêt et, pour remplacer le fouet, il me bourrait les côtes de coups de pieds. Des coups qui faisaient mal ,car il portait des mules avec un bout rigide et pointu. Il n'avait pas indiqué où il voulait aller . En montant,il m'avait seulement dit: "Tout droit,et au trot ! " Ce marwari devait être habitué à commander les chevaux .Ou des esclaves...
"Tourne à droite .Tourne à gauche ! Plus vite ! " Les ordres claquaient et je faisais des acrobaties au milieu des autobus et des camions. Il m'ordonna de stopper plusieurs fois, et me fit repartir aussitôt . Ces arrêts bruques, quand il faut bloquer toute la charge en mouvement d'un coup de reins et d'une traction en arrière, sont affreusement pénibles ! C'est comme si vos jarrets supportaient seuls soudain , tout le poids du rickshaw et du client. Repartir n'était pas moins dur , et la douleur venait alors des épaules et des avant-bras. Il fallait un effort de bête pour remettre en marche la guimbarde. Pauvre guimbarde !
A chaque arrêt et à chaque départ, ses brancards gémissaient autant que mes os.
Etait-ce à cause de la vague de chaleur qui s'était abattue deuis deux ou trois jours sur Calcutta, mais tout le mond avait les nerfs à fleur de peau. Au coin d'une avenue, un sardarji sortit le bras de son taxi , pour saisir le brandard de mon rickshaw et le repousser avec une violence telle que j'en perdis l'équilibre. Ce qui me valut une nouvelle bordée d'injures de la part de mon client , et un coup de matraque du flic qui réglait la circulation.
Un peu plus loin, ce sont des jeunes gens agrippés à la portière d'un tramway bondé ,qui m'expèdièrent une volée de coups de pied ! Impossible de répondre ! C'étaient des humiliations qu'il fallait avaler en silence.
(tiré de "La Cité de la Joie" de Dominique Lapierre - Ed.robert Laffont 1985 )
C'est le moment ou jamais de lire ou relire ce livre , un hymne à la richesse de l'Humanité à travers des événements insupportables ! Je le recommande beaucoup